Les agrandissements géants

"Vivre pour des images" de Nicole et Félix Le Garrec

Nicole et Félix Le Garrec racontent leur quotidien de photographes de village (Plonéour-Lanvern dans le Finistère) dans les années 1960.

(Extrait de la page 72)

Agrandissements photos géants dans les années 1960

Les agrandissements géants font une entrée timide sur le marché photographique dans les années 1960. La majorité des professionnels boudent complètement ce nouveau créneau qui suppose des investissements lourds comme l’achat d’un agrandisseur spécifique et de cuves proportionnées. Gourmande en espace professionnel, cette nouvelle filière impose de se doter d’un second laboratoire. De plus, elle bouleverse par son gigantisme les pratiques professionnelles en vigueur depuis des générations. Ces raisons expliquent que seuls quelques téméraires dans les grandes villes en fassent leur spécialité.

Photos sur contreplaqué et d’aggloméré

À Plonéour-Lanvern, Félix Le Garrec s’y est mesuré dès son installation quelques années auparavant, en se servant des portes du magasin et en investissant le trottoir l’été. Il juge maintenant que l’heure est venue de prendre à bras le corps ce nouveau chantier. Il entend mettre à profit le creux de l’hiver et, en particulier le mois de février, pour s’y attaquer, après avoir planifié les différentes étapes avec le concours de Jean et Michel, ses deux assistants.

Son tempérament trouve là un chantier à sa mesure dans les limites d’un principe bien rodé : peu d’investissements — car il n’est pas question d’acquérir un agrandisseur spécial —, beaucoup d’énergie, une bonne dose de système D et un CAP d’ajusteur qui fait sa fierté et qu’il en tend bien mettre à profit. Perplexes, nous assistons, Jeanne et moi, au transport à travers la cour de plaques de contreplaqué et d’aggloméré.

Difficile de solliciter une photo d'identité

Notre quiétude sonore, régie jusqu’alors par les bruits feutrés du laboratoire, vole en éclats : elle est désormais soumise à une agitation bruyante, traversée par les cris perçants de la scie sauteuse. Je sais gré à Jeanne de ne pas démissionner et de se contenter d’anticiper sur ses congés payés... Mais il devient problématique de solliciter une photo de la taille d’un timbre-poste à des travailleurs partis à l’assaut du gigantisme. Aux clients téméraires qui s’obstinent à demander une photo d’identité, je fournis des explications embarrassées durant le trajet qui mène au petit studio.

Le moment critique se situe dans la cour qui sépare le bâtiment des femmes de celui des hommes : à l’instant de franchir le seuil, le cri aigu de la scie vrille les tympans, déclenchant chez le malheureux client un geste de recul. Comme je l’encourage, il finit par s’engager dans l’escalier qui mène au local de prises de vue. L’homme de l’art lâche la scie à regret, émerge enfin dans l’escalier, hirsute, impatient d’en. finir, la blouse constellée de sciure de contreplaqué.

Le soir, dans la paix retrouvée, je tente une incursion prudente dans la zone de turbulence. À la vue des trois cuves géantes qui émergent du capharnaüm, je ne peux réprimer un cri du cœur "Mais où vas-tu les mettre ?" "Au labo." Elles vont s’y encastrer, en effet, une fois peintes et repeintes.