Photos d'identité en coiffe

"Vivre pour des images" de Nicole et Félix Le Garrec

Nicole et Félix Le Garrec racontent leur quotidien de photographes de village (Plonéour-Lanvern dans le Finistère) dans les années 1960.

(extrait de la page 55)

Dans le registre des photos d‘identité, j‘apprends à me métier des femmes qui se présentent avec un fichu sur la tête, bien serré sous le menton. Félix a fait une amère expérience avec l‘une d‘entre elles : invitée à se mouiller devant le miroir du studio. elle avait repoussé la proposition d‘un levers de main énergique, assorti d'un "je n'ai pas de temps à perdre" sans appel. Confrontée au résultat peu brillant de ses cheveux plaqués sur le crâne, elle s'était ensuite étranglée d'indignation : "C'est moi, ça ?" Et, dans la foulée, avait menacé de recourir à l‘avenir aux services du concurrent !

Photos d'identité en coiffe !

Aucun relâchement n'est à craindre en revanche avec les Bigoudènes en coiffe : elles arrivent couronnées de blanc et le demeurent devant l‘objectif qui se charge de restituer au plus juste le bel édifice. Au final, la coiffe épanouit ses trente-huit centimètres dans les deux tiers de l‘espace, abandonnant généreusement au front, aux yeux, au nez, au menton et à une amorce de cou le tiers restant.

Une sérieuse entorse à l‘arrêté préfectoral qui exige, pour des raisons évidentes, que le visage soit photographié plein cadre. Félix transgresse l‘interdit avec une bonne conscience à toute épreuve : il aurait fallu voir que le petit-fils de Marie-Jeanne Failler et de Marie-Louise Lucas, Bigoudènes jusqu‘au dernier souffle et au-delà, ne respecte pas l’exception locale...

Lorsque la première Bigoudène, intrépide et déterminée, franchit le seuil du magasin, il va sans dire que Félix a mis tout en œuvre pour rendre hommage à la coife. La photo miniature, qui tient au creux de la main. ne va pas tarder à subir une série de rudes examens.

C’est à la brodeuse, responsable de la conception des motifs et de la réalisation de la panne, que revient l’honneur de se prononcer en premier. Vient ensuite l’avis important de la repasseuse dont les secrets d’amidonnage ont fait leurs preuves face aux intempéries diverses et variées. Enfin, la commerçante qui règne sur le magasin d’articles pour Bigoudènes — une vraie caverne d’Ali Baba — apprécie à son tour l’image. Les trois expertises se résument en un mot : "Splann !"

Cet adjectif a beaucoup servi du temps des brodeurs ; embarqué dans l’aventure du costume traditionnel depuis belle lurette, il a épousé la courbe des succès et des déclins des éléments emblématiques. Au lendemain de la Grande Guerre, dans un pays endeuillé, voué au noir et blanc, les femmes l'ont repêché, doté d’une mission impossible: célébrer une non—couleur. Prié de repartir à l’amant de l’excellence, par une concision explosive, il a accompagné la montée au zénith du symbole bigouden. Avec ce « splann » la photo plonéouriste vient de gagner quelques galons.