Préface de Jean Failler

ll labourait en parlant à son compagnon à quatre pattes et, au pied du talus enclosant le champ, l’équipage s’arrêtait dans un nuage de vapeur — l’homme suant autant que la bête — pour souffler de concert. Allez donc parler à un tracteur! Les pay-sans d’antan — « ar mod kozh » comme on dit chez nous — ont disparu comme ont disparu les talus et bien d’autres choses que la modernité a jugé inutiles et qui étaient pourtant indispensables. En fait, c’est un monde qui tient en ce livre. Un monde presque perdu. Celui des Bigoudènes.

Ce n’est certes pas le premier (ni probablement le dernier) ouvrage sur le sujet. D’autres artistes, attirés par leurs belles coiffes, se sont penchés sur nos grands-mères. Cependant, il exhale de cet album un parfum d’authenticité qui ne trompe pas. Pour parvenir à cette authenticité, il fallait — comme Félix - être « né natif » de Plonéour—Lanvern, et y avoir tenu de longues années durant un studio photographique. Il fallait aussi voir « tiré le portrait» de ses concitoyens dans la joie comme dans la peine.

C’est pourquoi, au fil de ces pages, on retrouve l’âcre senteur des fanes de pommes de terre brulant dans les champs un soir d’automne, l’odeur montant de la lessiveuse, chauffée au bois sous le trépied de fer, qui laisse sa buée s’échapper à gros bouillons, le parfum un peu écœurant des gaufres un jour de pardon, les puissants effluves du foirail...
 Et puis des bruits : les chaumes secs qui craquent sous le sabot au revers du sillon, le mugissement de la batteuse, les cancans du lavoir, les coups de battoir sur les grands draps un peu jaunis, les rengaines de la fête foraine, les roulements de tambour du garde champêtre et sa voix de stentor « Avisss à la population », les cris effarés et ravis des jeunes Bigoudènes en coiffe, bousculées sur le « casse-gueule », ceux éperdus des petits cochons empoignés par les oreilles et par la queue...

Je revois ma grand-mère Naïg à genoux devant l'âtre, régalant sa nichée de galettes cuites sur un feu d’aiguilles de pin. Et mon grand-père, Yann Failler Kozh, caressant affectueusement le lapin patiemment élevé pour le "fricot" du pardon et que, d'un brusque coup de poing derrière les oreilles, ll va occire sans état d’âme, et dépouiller avec une dextérité prodigieuse, avant de le livrer à mam’gozh qui transformera en somptueux civet la petite bête sanguinolente.

Une à une les dames du temps jadis, aux hautes coiffes de dentelles, s’en sont allées sans bruit dormir sous l’ajonc. Restent ces photos, précieux témoignages de la vie d’une ethnie unique, à la sourcilleuse fierté, qui a su vivre et prospérer sur des terres ingrates, sur des mers perfides et brutales au prix d’une ingéniosité sans faille, d’un courage insensé et d’un labeur de tous les instants.

Pour cette si belle œuvre de mémoire, et au nom de tous les bigoudens, merci Félix.